Par une matinée du 21 décembre 1949, à Yako, dans le nord de la Haute-Volta (aujourd’hui Burkina Faso), naît Thomas Isidore Noël Sankara, futur leader révolutionnaire. Il est le fils de Nestor Sankara, ancien combattant de l’armée française et prisonnier de guerre de la Seconde Guerre mondiale, devenu ensuite infirmier-gendarme, et fils de Marguerite Kaboré, femme pieuse et rigoureuse. Les affectations de son père dans différentes régions permettent à Thomas et à ses frères et sœurs Pascal, Paul, Pauline, Lydie, Odile et Blandine de grandir à l’abri de la grande pauvreté qui frappe la majorité des habitants de la région. Très tôt, il apprend de ses parents la discipline, le courage et le sens de la dignité, valeurs qui le marqueront toute sa vie.
Dès l’âge de 6 ans, en 1955, Thomas Sankara fait ses premiers pas à l’école primaire de Yako. C’est là qu’il découvre la lecture, l’écriture et le calcul, mais aussi l’importance de l’éducation comme outil de liberté et d’émancipation. L’école devient un terrain d’apprentissage et de curiosité, où il se distingue déjà par sa vivacité d’esprit et son désir d’apprendre, signes précoces d’un caractère déterminé et d’un futur leadership. Conscient des injustices qui frappent son peuple, il développe dès cette période un esprit critique. En 1962 a 13 ans, il rejoint le lycée Ouezzin Coulibaly de Bobo-Dioulasso pour le secondaire, découvrant la vie urbaine et côtoyant les enfants de colons. De la seconde au baccalauréat, il poursuit sa scolarité à Ouagadougou, au Prytanée militaire de Kadiogo, où il se distingue par son intelligence et sa discipline. Bien qu’il serve la messe, il refuse d’entrer au séminaire, préférant se préparer à une vie active pour transformer la société.
Il suit, tout comme Blaise Compaoré, une formation d’officier à l’École militaire inter-armes (EMIA) de Yaoundé au Cameroun, puis à l’Académie militaire d’Antsirabe, à Madagascar (où il étudie les sciences politiques, l’économie politique, le français et les sciences agricoles). Il y rencontre de jeunes coopérants marxistes et découvre la révolution malgache de 1972, qui met fin au régime de Philibert Tsiranana. Cette expérience aiguise sa vision d’une « révolution démocratique et populaire ».
De retour en Haute-Volta en 1973, avec le grade de sous-lieutenant, Thomas Sankara est affecté à la formation des jeunes recrues au Centre national d’Entraînement Commando (CNEC) de Pô, où il insiste sur l’importance de la formation politique des militaires, il dit « Sans formation politique patriotique, un militaire n’est qu’un criminel en puissance ». En 1974, il commence à se distinguer, mais c’est surtout lors de la guerre avec le Mali, appelée guerre de Noël, un conflit frontalier bref mais violent qui éclate entre le 25 et le 30 décembre 1985, qu’il acquiert une véritable renommée nationale. Par la suite, avec d’autres officiers partageant sa vision, parmi lesquels Blaise Compaoré, Henri Zongo et Jean-Baptiste Boukary Lingani, il fonde le Regroupement des Officiers Communistes (ROC), jetant ainsi les bases de sa future révolution.
Avant de plonger officiellement dans la vie politique, Thomas Sankara épouse Mariam Sermé en 1979 à l’âge de 30 ans. Ensemble, ils forment un foyer discret mais solide, qui le soutiendra tout au long de ses années d’engagement. À la fin des années 1970 et au début des années 1980, la Haute-Volta traverse une période d’instabilité politique, oscillant entre régimes autoritaires et expériences de démocratie parlementaire. Dans ce contexte, le jeune officier Thomas Sankara décide de s’engager pleinement en politique.
En septembre 1981, à seulement 33 ans, Thomas Sankara est nommé Secrétaire d’État à l’Information dans le gouvernement du président Saye Zerbo. Sa nomination s’explique par son aura déjà grandissante, officier formé à Madagascar, marqué par les idées marxistes, panafricanistes et tiers-mondistes, il s’était distingué par sa rigueur, sa proximité avec les soldats et sa volonté de défendre le peuple. Mais son franc-parler dérange rapidement. Refusant de se réduire à un simple relais de propagande, il prend publiquement position pour la liberté d’expression. Lorsque le régime tente de supprimer le droit de grève, il démissionne le 21 avril 1982, affirmant : « Malheur à ceux qui bâillonnent le peuple » Il est alors dégradé et chassé de la capitale.
Sa popularité grandit, et en janvier 1983, le président Jean-Baptiste Ouédraogo, qui avait pris le pouvoir après la chute de Zerbo, le nomme Premier ministre. Mais ses discours révolutionnaires, son charisme et sa proximité avec les mouvements progressistes inquiètent les conservateurs et les puissances étrangères. Le 17 mai 1983, il est limogé et mis en résidence surveillée, peut-être sous la pression de la France. Cette arrestation provoque une immense vague d’indignation, notamment parmi la jeunesse, les syndicats et les intellectuels, qui voient en lui une voix d’espoir.
Sous la pression populaire, il est libéré quelques semaines plus tard. Le 4 août 1983, avec l’appui de ses fidèles compagnons d’armes de Pô, Sankara mène un coup d’État populaire qui renverse le régime en place. À 33 ans, il prend la tête du Conseil national de la Révolution (CNR) et annonce le début de la Révolution démocratique et populaire, promettant de rendre au peuple voltaïque sa dignité, sa liberté et sa souveraineté.
À la tête du gouvernement, Sankara engage une profonde transformation de la société et, le 4 août 1984, il rebaptise la Haute-Volta en Burkina Faso, un nom qui signifie « le pays des hommes intègres », afin d’affirmer une identité nationale forte et de rompre définitivement avec l’héritage colonial. Ce nouveau nom symbolisant la dignité, l’intégrité et l’unité de son peuple. Il crée les Comités de défense de la révolution (CDR), lutte contre la corruption, encourage la redistribution des richesses, la décentralisation, l’éducation politique et l’autonomisation des femmes. Il promeut l’autosuffisance alimentaire, l’accès à l’eau potable, le port du Faso dan fani qui est tissu traditionnelle fabriqué au Burkina Faso, habituellement porté lors des cérémonies importante et enfin, il instaure un salaire vital destiné aux femmes, prélevé directement sur le revenu de leurs époux.
Sur la scène internationale, il se montre résolument anti-impérialiste, il refuse la dépendance au FMI et à la Banque mondiale, critique la politique africaine de la France, soutient l’unité africaine et la souveraineté des peuples. Il noue des liens avec des dirigeants comme Mouammar Kadhafi et Fidel Castro, envoyant des jeunes Burkinabés à Cuba pour se former et contribuer au développement du pays. Il défend également les mouvements de libération africains et s’oppose aux ingérences étrangères.
Malgré son intégrité et son dévouement, Thomas Sankara suscite des inimitiés, tant au sein de l’élite politique qu’auprès de certains chefs traditionnels dont le pouvoir est affaibli. Le 15 octobre 1987, alors qu’il a 38 ans, une réunion se tient au Conseil de l’Entente, siège du Conseil national de la Révolution, pour discuter de la création d’un parti unique. En plein débat, un commando militaire fait irruption, ouvre le feu et abat Sankara ainsi que douze de ses compagnons. Le seul survivant, Alouna Traoré, témoignera plus tard de la scène tragique. Quelques heures après, Blaise Compaoré prend officiellement le pouvoir, affirmant qu’il s’agit d’un « accident malheureux », et fait enterrer Sankara sans cérémonie officielle.
Pendant des décennies, toute enquête est étouffée et la vérité manipulée. Mais en 2015, après la chute de Compaoré et son exil en Côte d’Ivoire, la justice burkinabè relance l’affaire. Après de longues investigations, le tribunal militaire de Ouagadougou condamne en 2022 Blaise Compaoré, reconnu coupable par contumace, ainsi que plusieurs de ses complices. Toutefois, de nombreuses interrogations persistent sur d’éventuelles complicités étrangères dans ce drame. L’assassinat de Sankara marque la fin brutale d’un leader visionnaire, mais renforce son statut de symbole de résistance et d’intégrité.
Thomas Sankara reste, aujourd’hui encore, un phare de courage, de justice et de dignité. Homme intègre, patriote et révolutionnaire, il a incarné l’espoir d’un Burkina Faso libre et d’une Afrique souveraine. Sa vision d’une société équitable, son engagement pour les plus vulnérables et son combat contre la corruption et le néocolonialisme font de lui un modèle intemporel. Plus qu’un président, il demeure un symbole universel de résistance et d’émancipation, inspirant les générations actuelles et futures à se battre pour la liberté, la justice et la dignité humaine.